Le 28 novembre dernier, le musée Zadkine a acquis par préemption deux imposants reliefs d’Ossip Zadkine, Femmes et chiens et Trois cerfs, à la vente organisée par la maison Ader à l’hôtel Drouot. Cette acquisition exceptionnelle a pu avoir lieu grâce au soutien du fonds de réserve de Paris Musées et du Fonds du patrimoine du Ministère de la Culture. Ces reliefs, uniques car sculptés en taille directe, ont été réalisés à l’été 1927 : ils s’insèrent dans un ensemble de sept reliefs sur le thème de Diane chasseresse et étaient destinés à décorer l’hôtel Mayen à Paris.
L’hôtel Mayen, aujourd’hui détruit, était situé au 15 rue Louis-David à Paris dans le XVIe arrondissement. Il portait le nom de sa commanditaire, Lucie Mayen (1871-1957), la fille d’Alfred Mayen, fondateur et directeur de La Prévoyance, une des premières compagnies d’assurance contre les accidents. Lucie Mayen épousa en 1893 l’avocat Charles-Eugène d’Aygurande : le couple fit l’acquisition d’une parcelle rue Louis-David en 1913, dont Lucie Mayen devint la seule propriétaire à la suite de son divorce en 1921. Pour l’édification de son hôtel particulier, Lucie Mayen fit appel à l’architecte Charles Adda (1873-1938), un architecte à la mode à l’époque – Adda est notamment l’auteur des bains pompéiens de Deauville. Pour le décor intérieur de l’hôtel, c’est André Groult qui est choisi : il est alors l’un des décorateurs ensembliers les plus en vue de la capitale et vient de triompher à l’Exposition de 1925. Le décor sculpté est confié à Ossip Zadkine : c’est probablement Jean Mayen, le jeune frère de la commanditaire, qui a recommandé le sculpteur à sa sœur. En effet, Zadkine a réalisé, quelques années plus tôt, pour la propriété de Jean Mayen à Roquebrune-Cap-Martin la première fonte du célèbre Oiseau d’or, dont le musée Zadkine possède le modèle en plâtre doré. D’autres artistes collaborent au décor de l’hôtel Mayen, notamment le peintre Foujita, qui est sollicité pour des peintures destinées à être enchâssées dans des panneaux revêtus de galuchat.

La commande des reliefs de l’hôtel Mayen est ainsi décisive pour Zadkine, qui, alors âgé de 39 ans, se voit offrir l’opportunité de travailler avec André Groult, l’un des décorateurs les plus renommés à l’époque. La collaboration de Groult et de Zadkine, fondée sur leur goût commun pour les matériaux rares et précieux, est extrêmement fructueuse. Elle permet à Zadkine de démontrer, pour la première fois, son talent dans le domaine de la sculpture décorative et lui ouvre la porte à d’autres commandes dans ce domaine.
Zadkine sculpte pour l’hôtel Mayen neuf pièces au total : deux reliefs en bois, aujourd’hui détruits, quatre médaillons en albâtre et trois grands reliefs sur le thème de Diane chasseresse, tous rassemblés désormais au musée Zadkine. Les deux reliefs, Femmes et chiens et Trois cerfs, que vient d’acquérir le musée Zadkine sont les plus majestueux de l’ensemble : ils forment le pendant d’une figure de Diane chasseresse acquise par le musée en 1991. Nous ignorons leur emplacement exact à l’intérieur de l’hôtel Mayen, mais il faut les imaginer sans doute dans l’atrium, à l’entrée de cet édifice de style néo-classique. Derrière le thème mythologique retenu pour le décor sculpté, il est permis de voir une allusion discrète au ballet Les Biches de Francis Poulenc, mis en scène par Diaghilev en 1924, soit trois ans avant la création des reliefs. Les costumes et les décors de ce ballet furent réalisés par Marie Laurencin, très proche d’André Groult et surtout de sa femme Nicole Groult avec qui elle entretenait une liaison. La figure de la déesse Diane, libre et indépendante, est ainsi un discret hommage rendu à Nicole Groult, sœur de Paul Poiret et créatrice de sa propre maison de couture.
Le décor de l’hôtel Mayen a malheureusement entièrement disparu lors de la démolition de l’hôtel en 1988. En 1990 et 1991, le musée Zadkine a pu acheter cinq des sept reliefs de l’ensemble : parmi les sept, seuls Femmes et chiens et Trois cerfs ne furent pas proposés au musée. Particulièrement monumentaux et spectaculaires, ils restèrent en effet propriété de l’école Saint-Louis de Gonzague, qui avait acquis l’hôtel en 1941 et qui a décidé de les mettre en vente l’automne dernier. Représentatifs du goût pour l’Art déco, ces deux œuvres viennent compléter opportunément la collection du musée Zadkine, l’année du centenaire de l’Art déco et de l’exposition Zadkine Art déco, actuellement en cours au musée jusqu’au 12 avril 2026. Leur acquisition permet d’éviter la dispersion d’un ensemble qui offre un admirable témoignage du talent de Zadkine dans le domaine de la sculpture décorative, un pan jusqu’alors méconnu de sa production et peu représenté dans les collections des musées français.
